Sous le vent d’Ouest

Dimanche 6 Février

Les rafales contournent le Cap des Éléphants en faisant chanter les épais haubans du mât Iono. Dans le chenal Pédersen, les risées plissent la surface sombre des eaux qui bordent la côte australe de l’île des Pétrels. La lumière n’est pas idéale pour la photographie sous le ventre gris des stratocumulus. Elle demeure néanmoins plus douce que l’ardeur aveuglante du soleil de midi et permet ainsi de ne pas trop écraser le contraste des structures de glace. L’austérité des lieux n’en devient que plus sensible. Le petit iceberg qui a élu domicile dans la baie du Pré révèle alors plus ostensiblement ses délicates colonnettes bleues.

Un petit iceberg a élu domicile dans la baie du Pré

A l’abri d’un bloc rocheux, une petite vire se niche à la base du mont des géants. Elle constitue une confortable terrasse d’observation sur les îles Rostand et Mauguen de l’autre côté du bras de mer. D’ordinaire, la falaise qui surplombe ces lieux héberge un ou deux couples de Pétrels Géants Antarctique (PéGéAs en dialecte polaire). Cette année malheureusement, le seul couple qui avait élu domicile dans les blocs de gneiss n’a pas réussi son cycle de reproduction et a fini par déserter les lieux. Les causes de cet abandon sont-elles naturelles ? Ou la présence humaine a-t-elle été trop bruyante, les allers et venues de l’hélicoptère trop dérangeants ?

Dans l’archipel de pointe Géologie et plus généralement en Antarctique, ces questions de cohabitation entre les hommes et les animaux sauvages se posent quotidiennement. Les réponses qu’on y apporte évoluent avec le temps, accompagnant une lente mais nécessaire prise de conscience écologique. Il y a 30 ans à peine, on faisait exploser les îles Buffon à la dynamite pour les transformer en piste d’aviation… Aujourd’hui, on trie scrupuleusement tout les déchets et on rapatrie en métropole ceux que l’on ne peut pas incinérer sur place. Demain, on incorporera peut-être une part d’énergie renouvelable dans les moyens de productions électrique.

Méditation ornithologique à la pointe Noire, point de vue sur le glacier de l’Astrolabe.

Perdu dans mes pensées, je surveille distraitement les acrobaties aériennes des skuas, la dérive solitaire d’une averse le long de la côte Antarctique. Le rideau de neige finit par glisser au niveau du cap Prudhomme et masque temporairement la base soeur à notre vue. La radio crachote :
« La météo, la météo, de Michel. »
« Manu à la météo, j’écoute »

« Oui Manu, je vole vers Prudhomme là, j’ai une cage-palette en sling [Crshhh]… La baisse de visi va durer ? »

L’île Rostand, devant le continent Antarctique

Lundi 7 Février

En cette matinée de départ R3, une petite foule d’Adéliens se masse sur le quai de l’abri côtier. Dernières embrassades, derniers échanges de coordonnées, derniers pas de danse… De nombreuses amitiés se sont forgées dans le creuset de ces quelques mois de vie commune en Antarctique. Ici, le contexte permet des rencontres qui seraient peu probables sinon dans la vie « de l’autre côté ». Pour une bonne partie des campagnards d’été, le temps est venu de dire au revoir à ces lieux, aux animaux et aux hommes qui y séjournent. Certains « anciens » font même leurs adieux à la Terre Adélie ce matin, non sans une certaine émotion.

Le coup de vent de la nuit a obligé l’Astrolabe à appareiller hier pour aller se cacher derrière un berg. L’embarquement s’effectue donc en zodiac, il faut enfiler les combinaisons de survie orange de la Marine Nationale… Ce qui n’est pas une mince affaire ! Quelques contorsions plus tard, le premier groupe grimpe dans la vedette rapide, première étape du long voyage de retour à la civilisation.

Un lever de soleil, 4h du matin

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