A travers les 50emes hurlants

Vendredi 3 Décembre

Posés entre la mer noire et le ciel étoilé de la Tasmanie, l’Astrolabe et ses passagers sont en attente au mouillage de Ralphs Bay. L’équipage du navire a décidé de faire une halte dans cette baie protégée pour laisser passer une tempête plus loin au Sud, avant de se lancer à l’assaut de l’océan austral. Les plus érudits cherchent leurs repères dans la disposition exotique de ces étoiles vues la tête en bas, façon down under. Accoudé au bastingage, je profite du calme avant une traversée annoncée agitée par une grande houle d’Ouest levée dans le sillage de la perturbation.

Samedi 4 Décembre

La Tasmanie s’éloigne pour de bon

Patch de scopolamine derrière l’oreille, j’ai courageusement passé la première journée de navigation allongé dans ma banette. Pas de nausée mais sur les conseils de Vincent, glaciologue habitué de l’Antarctique, je ne tente pas le diable pour ces premières 24h en mer. Je m’occupe en écoutant quelques podcasts, vaguement hypnotisé par le balancement des rideaux et de la lumière sur les murs. En soirée, je tente une expédition à l’étage pour aller chiper une pomme dans le salon passager… Mais opère bien vite une retraite stratégique en me tenant aux murs pour ne pas finir au bas de l’escalier plus vite que prévu !

Pour dormir, il s’agit de se caler en chien de fusil dans sa banette pour ne pas se laisser balloter d’un côté et de l’autre. Lors de cette première nuit au large, l’Astrolabe roule bord sur bord, parfois jusqu’à 30°. Les yeux fermés, le rythme des oscillations du bateau devient peu à peu familier. Un roulis sur tribord, le rappel sur bâbord… L’étrave se soulève, puis retombe dans le creux de la vague… Droite, gauche… Montée, descente… Tribord……. Bâbord……. Zzzzzzzzz

Dimanche 5 Décembre

Mieux amariné, je me décide à monter prendre le petit-déjeuner. Dans le bol, le thé penche à 45° d’un côté et de l’autre quand ce n’est pas carrément le contenant qui se met à glisser à l’autre bout du plateau. Les marins observent les passagers d’un oeil amusé, leurs tasses posées directement sur la nappe anti-dérapante… Je monte bien vite rejoindre mes deux comparses météos en passerelle. L’air frais du large compense les oscillations plus amples ressenties à cette hauteur. La grande nappe bleue présente encore de larges ondulations dans lesquelles jouent parfois quelques albatros. Ils disparaissent à notre vue dans les creux de la houle avant de ressurgir sur les crêtes des vagues, à l’affût, toujours sans un battement d’aile. Le fond de l’air fraîchit d’heure en heure à mesure que la latitude du GPS augmente. Ce n’est probablement qu’une impression mais l’eau de mer de plus en plus froide me semble plus visqueuse quand elle glisse sur les flancs du navire.

Mercredi 8 Décembre

Bong ! … Bong ! Je me suis endormi avec le bruit de ces premiers glaçons qui tapent contre la coque de l’Astro. Le patch a cessé de faire effet et j’ai du bien vite rentrer dans ma cabine hier soir avant que la nausée ne monte trop… A 4h du matin, un long crissement me réveille pour de bon. Encore ensommeillé, je jette un oeil par le hublot et y découvre un chaos de glace qui défile lentement : nous sommes arrivés dans la première bande de pack !

Les premiers Adélie !
Interrompu dans sa sieste !

En matinée, requinqué par l’absence de houle désormais filtrée par le pack, je rejoins les autres passagers sur le pont supérieur pour aborder une seconde bande de banquise morcelée. Surprise, l’un des îlots sert de résidence à nos premiers manchots Adélie ! Un phoque se laisse également prendre en photo et certains auront même la chance d’observer un léopard des mers et son petit… Je les ai ratés, attiré vers l’intérieur par un appel désormais familier : « Tribordais, premier service de midi, bon appétit ! »

En fin d’après-midi, de larges échos jaunes apparaissent sur l’écran du radar visible sur le poste de pilotage. Une heure plus tard, nous glissons au milieu d’un banc de gigantesques icebergs. Malgré une bise glaçante, tout le monde est remonté admirer le spectacle. Pour ne rien gâcher, le soleil vient rajouter à la magie du moment en éclairant les nuances bleutées auparavant cachées dans les creux des immenses structures de glace. Les fulmars et pétrels des neiges reviennent en nombre remonter dans le vent le long de l’étrave du bateau. Régulièrement, des souffles de baleines percent la surface. Une impression d’oasis, la mer est étale… Quelle chance de se trouver là, au bon moment, dans ce coin perdu de la planète.

Le soir, dans la lumière d’un soleil qui descend au ras de l’eau mais ne se couchera désormais plus avant début Janvier, une bande sombre prend peu à peu de l’épaisseur sur l’horizon. L’Antarctique se dévoile peu à peu, les plus pressés tentent de discerner des détails à la jumelle dans ce qui n’est encore qu’une vague brume à peine plus sombre que le ciel. Dans l’atmosphère feutrée de la passerelle, Jacques le pilote des glaces distille ses conseils à mi-voix. Le jeune capitaine qui a pris la barre pour traverser la dernière zone de pack écoute, la main sur le levier des gazs, la mine concentrée. Demain, nous serons à Dumont D’Urville.

Astrolabe P800 : 5kt dans un pack peu dense, direction… Plein Sud

6 Responses

  • L’astrolabe nouveau serait-il encore un gastrolabe ? 😉
    Superbe la photo du pétrel antarctique.
    Dans un an, je devrais avoir le plaisir de venir te relever avec Pauline et Laurent … si l’examen médical et psy me le permettent.
    Bonne installation

    • Yes, j’ai appris ça ! J’espère carrément que ça va le faire pour les examens, mais a priori pas de soucis 😉 Ça serait top de t’accueillir ici. A bientôt du coup

  • Bravo pour cet article très sympa à lire! Merci de ce partage qui vient compléter ceux de vos collègues et qui nous fait voyager un peu avec vous… nous avons l’impression d’être moins loin de ceux que nous aimons quand nous lisons vos aventures à tous!

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