D’un bout à l’autre de la carte

Dans le bureau météo, une carte bathymétrique de l’archipel orne le mur de lambris, au-dessus des PCs de radiosondage. En bordure Ouest du plan, les îles Fram sont pointées à 8,3km de la base. A l’Est, exception faite de la mention « Zone non hydrographiée« , une large zone vierge s’étend au-delà de l’île Pasteur. Et pour cause, il s’agit là du domaine de l’Astrolabe occupé quasiment en permanence par la plate-forme glaciaire, ou les bergs qu’elle engendre. En septembre dernier, la grande langue de glace s’est fracturée de toutes parts. Ce vêlage massif a potentiellement ouvert des passages vers la côte orientale…

Lundi 8 Août 2022
Arrivée au pied de Fram

Cela fait maintenant 1h30 que nous marchons à bonne allure sur la banquise. Dès le pied du cap des Barres, nous avons mis le cap au Nord-Ouest en direction des îles Fram. Derrière nous, la base ressemble désormais à une petite maquette, simplement posée sur un décor en papier-roche. Le bardage rouge du 42 se détache clairement sur l’horizon. Devant, notre destination paraît toute proche… Mais comme souvent sur la banquise, les apparences sont trompeuses et il nous faudra encore une bonne demi-heure pour atteindre le pied de l’îlot principal. Chaussés des micro-spikes avec J-P et Jimmy, nous escaladons la banquette assez raide avant de prendre pied sur la roche.
Après une dizaine de mètres de traversée d’une petite plaque de glace en dévers, nous rejoignons le signal rouillé qui orne le sommet de l’île. L’excellente visibilité permet d’admirer les grands tabulaires septentrionaux d’un peu plus près. Un grand berg cubique s’élance au-dessus de la glace à quelques dizaines de mètres de notre point de vue. Il sera désormais affublé du surnom de « Hangar« . Notre position nous permet surtout une vue dégagée sur l’Ouest, avec les îles Ifo et Hélène qui se détachent devant l’isthme glaciaire de la pointe Ebba.

Vue sur l’Ouest depuis le sommet de Fram

Une fois redescendus de notre promontoire, Jimmy repère des déjections gelées sur la banquise. Celles-ci nous mènent bientôt à un trou de phoque, niché dans une fracture entretenue par les mouvements de la marée aux abords de l’île. Nous aurons une bonne raison de revenir ici en Octobre prochain pour les opérations de comptage !

A peine repartis en sens inverse, nous voilà face à un léger vent de Sud… Mais avec les -22°C ambiants, il n’en faut pas plus pour que les parties du visage négligemment exposées au froid perdent leur sensibilité. Ce n’est qu’après dix bonnes minutes que je m’inquiète de ne plus sentir grand chose sur mon nez… Je le dissimule bien vite sous mon tour de cou. Quand le sang finit par revenir, ça n’est décidément pas agréable !
Le trajet de retour s’avère un peu monotone, mais le temps est beau et le slalom final entre les îles du Zodiaque garde un charme tout particulier.

Dimanche 14 Août 2022

D’ordinaire, l’île Florence passe l’hiver en compagnie de ses deux consœurs, les îles Derby et Pasteur. Mais après la débâcle de Septembre dernier, de grands icebergs s’interposent désormais entre elles. Ce matin, seul un gros phoque de Weddell tient compagnie au modeste îlot. L’animal interrompt sa sieste quelques instants pour jeter un œil aux manchots bleus et rouges, qui l’observent à une cinquantaines de mètres de distance. En arrière-plan, les grands icebergs de l’Astrolabe forment une haute muraille de glace quasi-ininterrompue. Entre deux gigantesques tabulaires cependant, un défilé relativement large laisse entrevoir la ligne grise du continent.

Nicolas et moi partons en éclaireurs pour évaluer les possibilités offertes par ce passage. Nous entrons bien vite dans l’ombre de la muraille de glace, les anfractuosités prennent une teinte bleue presque irréelle… A mesure que nous approchons de cette « Porte Bleue« , le froid semble plus sensible. Au détour du dernier pilier de glace, nous apercevons le fond du couloir, qui présente un resserrement long d’une vingtaine de mètres. Au moment où nous commençons à douter de la praticabilité de l’itinéraire, nous tombons sur les traces laissées par un manchot. L’orientation des marques de ses ailerons, de part et d’autre de la piste, révèlent qu’il a traversé en sens inverse.
Vu l’aversion de nos co-hivernants à plumes pour les terrains accidentés, il s’agit d’un signal encourageant. La piste de l’Empereur nous mène à l’entrée du défilé, dont la largeur minimale est finalement d’une bonne cinquantaine de mètres. Tout en jetant un regard émerveillé sur les remparts turquoises qui nous dominent, nous progressons rapidement à travers le couloir. Quelques amoncellements de cubes de glace translucides s’entassent au pied des remparts.

Quand nous débouchons de l’autre côté, l’horizon s’ouvre brusquement vers l’Est. La ligne de côte file en une grande ligne droite ininterrompue. Le continent est creusé par quelques dépressions striées de crevasses. La pente littorale se fait parfois douce, parfois plus raide. Bien que présentant une variété toute relative, la nouveauté de ce paysage nous fait l’impression d’une grande bouffée d’air (très) frais ! Même si nous ne les distinguons pas, il y a plus loin le cap Bienvenue, le cap Jules, puis enfin Port-Martin, la première base antarctique française victime d’un incendie en 1952. La banquise est encore plus vide de ce côté : pas de rochers, de rares icebergs, pas de baie. Seuls les hummocks brisent la monotonie du désert blanc.

Au retour, la lumière du midi solaire, plus crue, joue différemment sur les surfaces glacées qui nous entourent. Celles-ci prennent une teinte plus délicate, presque laiteuse. Nous prenons le temps pour rentrer, la tête encore emplie de la beauté farouche du pays des bergs.

La carte de l’expédition du jour au-delà des bergs, à partir de l’image Sentinel-1 du 09/08/22. En grisé la banquise, en rouge les bergs, en bleu les terres émergées (avec un petit décalage). Le trajet est matérialisée par les tirets bleu.

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