Des nouvelles du bout du monde

Mercredi 04/05/22

La semaine dernière, une des pièces du lave-vaisselle a rendu l’âme, mettant ainsi la machine HS pour quelques jours. Les infortunés du service base ont cependant pu bénéficier d’une belle solidarité, qui leur a permis de venir à bout de la plonge sans y passer trop de temps. Samuel, notre mécanicien de précision, a rapidement retrouvé des plans de la pièce défectueuse, avant de lancer une impression 3D dans son atelier. Les possibilités offertes par cette technologie en plein essor prennent tout leur sens dans le contexte d’un hivernage au bout du monde, quand seules les solutions locales sont possibles.

Le dégradé mauve précédant l’arrivée de l’obscurité

Le soleil devient de plus en plus paresseux ces temps-ci. Il ne se lève qu’à 9h passées, avant de retourner au lit vers 16h. Cette semaine, j’ai eu la chance de manger la dernière orange de Terre Adélie. Nous sommes aussi arrivés à bout des réserves de raisins, les derniers finissant leur existence sous forme de clafoutis. Il ne nous reste plus qu’une caisse de pamplemousses. Par contre, nous pouvons toujours compter sur un bon stock de pommes, qui devrait nous emmener jusqu’au milieu de l’hiver…

Vendredi 06/05/22

Cet après-midi, un groupe de 5 hivernants s’est constitué pour aller sonder la banquise au Nord de l’île des Pétrels. L’ouverture de cette balade classique autour de l’île est en effet attendue par bon nombre d’Adéliens. Une fois rendus au milieu de la baie des Épaves, le premier sondage nous donne espoir avec une quarantaine de centimètres d’épaisseur. Un peu plus loin, la rivière repérée la semaine dernière semble s’être bien résorbée. La glace y reste plus fine qu’ailleurs, mais avec un peu plus de 20cm, son épaisseur permet de marcher dessus en sécurité. Quand le « perfo » a fini par atteindre l’eau de mer, une minuscule crevette a été aspirée près de la surface… Les plongeurs de la campagne d’été nous l’avaient bien dit : il y a de la vie sous la banquise !

A part une étroite rivière en face de la croix Prudhomme, la banquise se révèle largement assez solide pour ajouter la zone au périmètre autorisé. Nous achevons la session de sondage par une petite ascension sur le promontoire du Sagittaire, au milieu des îles du Zodiaque. Des écailles de glace d’une cinquantaine de centimètres se sont formées sur la berge Sud, au vent de l’île. Après avoir admiré ces délicates structures sculptées par le catabatique, nous voilà en train de trébucher et de pester sur le champ de glace fragile, qui ne cesse de se briser sous nos bottes.

Bertrand et moi profitons de l’absence de vent pour pousser en direction du Nunatak. En effet, il y a du nouveau à la manchotière avec l’observation des premières pontes. Une fois leur part du travail effectué, les femelles transfèrent délicatement le précieux œuf sur les pattes de leur compagnon, avant de se hâter vers le large. Après 40 jours de jeûne, elles partent pêcher en mer afin de refaire leurs réserves, sérieusement entamée par la gestation. Les mâles vont eux continuer à se serrer la ceinture pendant encore plus de deux mois, incubant leur progéniture dans leur poche. En compagnie de Jimmy, nous effectuons un rapide « check colonie » avant la tombée de la nuit.

Une fois le soleil couché, les Empereurs se rassemblent en plusieurs groupes pour affronter la nuit polaire. Deux couples n’ont malheureusement pas réussi la délicate manœuvre de passation. Leurs oeufs restent abandonnés sur le sol entre deux tortues, la coquille fendue par le gel.

Dimanche 10/05/22

Le soleil a disparu depuis une bonne demi-heure, mais sa lueur orangée éclaire encore obstinément le ciel au Nord-Ouest. Au-dessus du glacier cependant, l’obscurité a déjà pris ses quartiers. Les premières étoiles s’allument une à une en clignotant. Soudain, une vive lumière rousse commence à poindre dans la nuit, au-dessus des icebergs de l’Est. L’apparition a une forme étrange. Elle laisse croire un instant qu’un Berg lointain et gigantesque capte encore les derniers rayons du soleil. Le mirage cuivré prend forme, lentement, à mesure qu’il se hisse au-dessus de la banquise. A travers les jumelles, je commence à distinguer une surface irrégulière, parsemées d’ombres, de crêtes et de cratères.

Il me faut quelques secondes pour comprendre ce qui nous observe de loin. Il s’agit d’un quartier de lune, venu jeter un rapide coup d’œil au-dessus de l’horizon. L’astre n’était pas attendu, l’éphéméride de la station stipulant que « La lune ne se lève pas« . Des mécanismes de réfraction atmosphérique permettent malgré tout cette apparition fugace et inattendue. Le croissant roux parait énorme, posé en équilibre entre deux icebergs. Sa silhouette est déformée, même découpée en tranches par le prisme de l’atmosphère terrestre. Elle en devient presque inquiétante. Vaguement mal à l’aise, je vérifie rapidement l’absence d’une lune jumelle plus petite, comme celle décrite dans le roman qui accompagne mes soirées depuis quelques semaines.

Pas d’erreur, il y avait deux lunes.
L’une était la lune originelle, celle qu’il avait toujours vue, l’autre était bien plus petite, et verte. Elle avait des formes plus irrégulières que la lune primordiale, et un rayonnement infiniment
plus modeste.

1Q84, Haruki Murakami

3 Responses

  • Merci pour les new’s. Ce qui est magique dans vos écrits, c’est la compréhension, la simplicité mais aussi la complexité de ce que vous vivez. Et dire que je vais réceptionner pleins de fruits en circuit court bio d’Andalousie. Dernière orange…. je vais bien sûr penser à vous et à toute l’équipe coupée du monde. Et merci aussi pour la découverte de cet auteur japonnais.

  • Salut Adrien,

    Gourand a fait un post sur une tempête qu’il a nommé Lucie qui serait passée sur l’archipel que je ne retrouve pas dans ton blog, et qui aurait fracturée la banquise près de la Base.
    Bon peu importe. Suis toujours un lecteur assidu de ton aventure, dans un mois à la sortie des législatives débutera la Mid, moment clé de l’hivernage. Je te verrais bien DisTA.

    A bientôt Adrien.

    P.S. : les « Verts » ont encore une fessée hier soir, ça sent les barrages à plein nez

    • Hello Manu, effectivement la tempête Lucie (du nom de notre menuisière) a soufflé durant deux jours et deux nuits sur DDU… Elle ne s’est terminée que ce matin. Et avec une houle de NNO prévue par MFWAM-CEP à 7m/14s de période en bordure de pack, la banquise a bien débâclé au Nord de Pétrel… J’en parle dans le prochain article, en cours de rédaction 😉 Les premières constatations aujourd’hui ont au moins permis de confirmer que le Pré n’a pas bougé, tout comme les abords de Rostand et Mauguen. C’est déjà ça (pour la banquise, comme pour les « Verts »). A bientôt, bon hiver !

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