Mirages et redingotes

Samedi 26 Mars 2022

Le point de vue est idéal depuis la terrasse sommitale du Mont des Géants. La colonie de manchots Empereurs se situe pour le moment derrière l’île Rostand, et sa démographie croit de jour en jour. Jimmy en a dénombré plus de 600 hier, déjà 10% de l’effectif total attendu d’ici deux à trois semaines. Selon « Pétrel Futé« , le week-end prochain est classé rouge avec le gros des arrivées. Les rafales de vent glacé qui déferlent sur le promontoire me déséquilibrent, ce qui rend l’observation des oiseaux assez malaisée à travers les jumelles. De loin, le groupe de silhouettes sombres ressemble à s’y méprendre à une foule de skieurs faisant la queue au pied d’une remontée mécanique. La station SuperNunatak-50 a officiellement ouvert ses portes pour la saison !

Manchotière du Nunatak

Un peu plus loin, ma balade m’amène le long du chenal Buffon déjà pris par les glaces. Les pancakes commencent à se souder les uns aux autres. La couche de banquise est encore loin d’être uniforme mais elle est déjà quasiment continue. Les périodes ensoleillées ont été particulièrement rares cette semaine. Sur un des bergs en lisière de la banquise, un quatuor en redingote noire et blanche profite des rayons du soleil couchant. Ces messieurs-dames arborent tous une écharpe au coloris identique, un jaune-orangé caractéristique. Il signifie leur appartenance au club des Empereurs. Du haut de leur mètre-vingt, ils ont bien conscience de leur stature et semblent d’un naturel bien plus flegmatique que les petits Adélie.

L’un d’entre eux se penche au-dessus de l’eau pour scruter les fonds marins, dans une attitude déjà vue le mois dernier chez leurs cousins Adélie. On le croyait parti depuis une quinzaine de jours… Mais il a le chic pour s’inviter là où on ne l’attend pas. Le léopard attaque le curieux en jaillissant de l’eau en chandelle. Heureusement pour le manchot, le prédateur est un peu trop juste et n’atteins pas le balcon de glace. Je suis aussi surpris que les Empereurs, qui se réfugient en catastrophe vers le centre de l’iceberg.

Dimanche 27 Mars 2022

Il aura fallu une dizaine de jours pour que les températures retrouvent des valeurs de saison. Cela fait deux jours que le vent se fait discret, le soleil brille dans le ciel Adélien. Les hivernants profitent de ces belles conditions pour tenter de nouvelles expériences : ascension par l’arête Est du mont Cervin, patins à glace sur la souille gelée derrière le hall fusée, ski de fond sur la base haute… Personnellement, lassé de courir sur place dans la salle de sport, j’ai enfilé l’équipement d’hiver pour faire quelques allers-retours sur la piste fraîchement damée jusqu’au dortoir été. Cela fait un bien fou d’avaler quelques mètres de jogging dans l’air frais de l’antarctique…

Lundi 28 Mars 2022

Le soleil disparaît derrière la pointe Ebba, laissant les icebergs baignés d’une douce lumière couleur safran. C’est un spectacle presque quotidien… Mais toujours aussi beau. Loin vers le Nord, deux ombres tabulaires restent suspendues au dessus de l’horizon. L’air est tellement plus froid près de la surface que la variation de température avec l’altitude dévie les rayons lumineux. Comme dans une fibre optique, la réfraction permet de voir ces icebergs pourtant situés au-delà de la courbure terrestre. Des mirages froids
En se retournant vers le continent, on observe ce soir un petit mur de neige. Il suggère la présence d’une accélération de vent catabatique à D10. La mer a revêtu une carapace dense aux écailles grisâtres et irrégulières. Le thermomètre indique -15°C. Après son absence coupable il y a 10 jours, l’hiver est décidé à se racheter.

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