La tête dans les nuages

Lundi 31 août 2015

Depuis la terrasse d’observation, Christophe et moi sirotons doucement un café en parcourant le ciel des yeux. L’horizon Sud est barré par le relief qui entoure le cirque volcanique de Salazie. La matinée est déjà bien avancée et quelques écharpes de brume commencent à peine à s’accrocher aux remparts verdoyants de la Rivière des Pluies. Côté Nord, au-delà de la piste de l’aéroport de Gillot, l’alizé entraine quelques légers cumulus vers l’Ouest au-dessus du ventre bleu de l’océan indien.

Deux semaines seulement après mon arrivée à La Réunion, j’effectue cette vacation pour découvrir les activités quotidiennes de mes nouveaux collègues. Christophe parle des espèces de nuages les plus communes ici, des confusions à éviter, de son expérience en Guyane. De la fermeture à venir, aussi, actée il y a quelques mois.

Coucher de soleil au-dessus d’une mer de nuages, depuis le Piton des neiges (3070m), La Réunion

Visibilimètres, télémètres à nuages, état du sol… Au cours de la dernière décennie, les capteurs sont progressivement devenus assez performants pour pouvoir remplacer les hommes, avec une précision moindre mais suffisante. Malgré la logique de cette évolution, c’est forcément avec un peu d’amertume que les observateurs ont du céder la place aux machines.


Cet aspect du métier de météorologue reste toutefois encore enseigné à l’école de la météo. En effet pour élaborer une bonne prévision, il faut assez souvent savoir se détacher des écrans et aller à la fenêtre, jeter un œil à l’allure des nuages.
Seules quelques rares stations bénéficient aujourd’hui de la présence permanente d’observateurs humains. Parmi elles, les grands aéroports parisiens… mais aussi Port-aux-Français à Kerguelen et Dumont D’Urville en Terre Adélie…

Lundi 24 janvier 2022

Le vent qui descend du continent me cueille par surprise à la sortie du 42. Je remonte la fermeture éclair de la parka fournie par l’IPEV et enfonce un bonnet assorti sur mes esgourdes. Encore un peu ensommeillé, je lève difficilement les yeux vers le ciel bien trop ensoleillé, tout en gagnant les bureaux de la météo. Les journées de service commencent toutes par ce rituel du premier tour d’horizon. Ce descriptif sera ensuite actualisé toutes les trois heures, rappelées par le fameux coucou suisse de la station Cobalt.

Emmanuel sur la « plate-forme Lucie »

Nommer les nuages que l’on reconnait pour épater la galerie libériste au décollage des Colimaçons est une chose… Devoir coder l’état du ciel quand il présente des nuages aux trois étages réglementaires en est une autre ! Altocumulus stratiformis translucidus, Cirrostratus et ses ombres portées, je refais mes gammes sous la supervision d’Emmanuel qui a déjà été observateur en début de carrière. Ici, il retrouve avec satisfaction la tenue du carnet où l’on consigne au crayon de papier la température, les différents types de couches nuageuses, la pression atmosphérique, etc…

Au-delà du charme désuet de la tâche, c’est aussi une des manières les plus pérennes de conserver ces données. En Antarctique, on privilégie plutôt la fiabilité et la robustesse par rapport à la sophistication. Quelques échanges à ce sujet avec les autres hivernants m’ont appris que tous les corps de métiers tendent à choisir cette stratégie. La centrale de production électrique est commandée exclusivement de façon manuelle, les outils des artisans ne sont pas tous à la pointe de la technologie. Simple mais efficace, nous apprenons tous à travailler un peu « à l’ancienne ». C’est parfois frustrant, bien souvent enrichissant.Pour être tout à fait précis, la modernité est aussi présente par touches ; par exemple, Lucie la menuisière dispose d’une table « CNC » pour faire des découpes à partir de commandes numériques.

Pour moi, cette aventure est aussi l’occasion de vivre un peu la météo d’avant. Celle que les anciens évoquent à la pause café avec une nostalgie bien compréhensible… Tout en bénéficiant d’un modèle atmosphérique performant pour élaborer les prévisions.

5 Responses

  •  » Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
    Suspendez votre cours :
    Laissez-nous savourer les rapides délices
    Des plus beaux de nos jours !

    C’est vraiment chouette de vous lire !!
    et je conseille aussi pour vos amis lecteurs, dans votre lien, le blog de Manu.

  • C’est beau, ces rapprochements spatio-temporels. On s’y croirait! Un grand merci encore pour tes textes , que je déguste sans modération.
    Y a-t-il des heures où il fait nuit?
    Profite!

    • Bonjour Isabelle, la nuit commence à faire son retour depuis une semaine, entre minuit et 2h du matin l’atmosphère est sombre mais on ne voit pas encore les étoiles… J’ai cru comprendre que les conditions étaient capricieuses en ce début d’année sur St Leu, mais j’en profite quand même pour te souhaiter de beaux vols en 2022 !

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